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La disparition de Si Abderrahmane El Youssoufi est une perte pour le mouvement socialiste et des droits de l’Homme dans le monde entier

Entretien accordé au journal Libération

Libé : S.M le Roi Mohammed VI a adressé un message de condoléances à la veuve de Si Abderrahmane, Hélène El Youssoufi, quelle lecture faites-vous de ce message Royal ?
Driss Lachguar : Le message de condoléances adressé par S.M le Roi Mohammed VI à la veuve de feu Si Abderrahmane El Youssoufi est très symbolique. Il dénote de l’attention particulière que le Souverain a toujours portée au défunt. Et tous les Ittihadis et l’ensemble du peuple marocain en sont très reconnaissants. Dans son message, S.M le Roi salue la mémoire d’un résistant et nationaliste honnête, d’un homme politique intègre et d’un grand défenseur des droits de l’Homme imbu de la culture et des valeurs universelles. 

Que constitue la perte de ce grand militant pour l’USFP ?
C’est une grande perte non seulement pour les Ittihadis, mais également pour le peuple marocain et le mouvement socialiste et des droits de l’Homme dans le monde entier. Si Abderrahmane était un véritable symbole du peuple qui a marqué l’histoire marocaine pendant plus d’un demi-siècle. Même les peuples d’Afrique du Nord, en particulier l’Algérie, se souviennent des services rendus par le défunt dans la lutte contre le colonialisme et les peuples arabes se souviennent aussi de ses plaidoiries dans les forums internationaux pour défendre leurs justes causes, notamment la cause palestinienne.Nous avons, à vrai dire, perdu un homme d’Etat exceptionnel. Nous avons perdu une grande école d’éthique dans l’action politique qui a toujours donné la priorité aux intérêts du pays. Nous avons perdu une école dans la gestion de la différence. On se rappelle tous que le succès de l’expérience du gouvernement de l’Alternance est dû essentiellement à sa patience malgré les multiples obstacles et les résistances auxquels il a dû faire face. Mais il  a su les surmonter tous, essentiellement grâce à son sens d’écoute. 

En tant que jeune militant de la Jeunesse Ittihadie, étiez-vous inspiré par Si Abderrahamane El Youssoufi ?
Il faut dire que nous sommes de deux générations différentes, il était plus âgé que moi mais j’entendais parler de ses brillantes plaidoiries et de sa défense de l’USFP à l’étranger. A l’époque, au début des années 70, j’étais membre de la Jeunesse Ittihadie et il y avait deux tendances au sein du parti, la première appelait à militer depuis les institutions, dans le cadre de la légitimité et de la responsabilité, la deuxième estimait que pour une réelle démocratie, il fallait lutter de l’extérieur des institutions, en affrontant la force par la force. Et Si Abderrahmane a toujours fait partie des militants très calmes qui préféraient les manières pacifiques pour un vrai développement démocratique dans notre pays. Alors force est de reconnaître qu’il a inspiré des générations de militants et surtout forcé l’admiration de tous.

Quelle influence avait Si Abderrahmane sur le parti à cette époque ?
Quand Si Abderrahmane est rentré au Maroc, il a rapidement été mis à l’épreuve. En effet, je me rappelle que lorsque le parti avait pris position sur la question du référendum concernant notre cause nationale, beaucoup de membres du Bureau politique, dont Si Abderrahim Bouabid, ont été arrêtés et le parti avait connu un certain vide au niveau de sa direction. A cette époque, j’étais responsable de la gestion du procès de notre frère Abderrahim Bouabid et je devais en faire écho au sein de l’opinion publique nationale. Alors en l’absence d’une grande partie des leaders de l’USFP qui étaient emprisonnés à Misour, en plus des lourdes conséquences du retrait du Groupe parlementaire socialiste du Parlement, on peut dire que le parti était en situation de crise et les militants se demandaient s’il fallait maintenir la décision du Groupe parlementaire ou y renoncer et retourner à la Coupole. Et tout le monde se souvient du discours musclé de Feu Hassan II au Parlement, à l’époque. Mais avec la sagesse d’un vrai leader et les qualités d’un homme d’exception, Si Abderrahmane qui n’était, à l’époque, ni Premier secrétaire de l’USFP, ni vice-Premier secrétaire, avait pris les choses en main et avait réussi à gérer parfaitement cette situation de crise en parvenant à mener le parti à bon port et les membres du Groupe socialiste avaient fini par regagner leurs sièges au sein du Parlement. Si Abderrahmane a, en effet, été un acteur influent sur tous les événements politiques phares ayant marqué le parti à cette époque.

Etiez-vous en contact avec Si Abderrahmane lors de cette étape ?  
A vrai dire, il n’y avait pas une grande communication entre nous. Lui était un des leaders du parti à l’étranger et moi j’étais un jeune militant de la Jeunesse Ittihadie. Mais on s’est rapproché à l’époque du gouvernement d’Alternance, puisque Si Abderrahmane dirigeait le gouvernement et moi j’étais à la tête du Groupe socialiste au Parlement. Et il était, pour moi, une vraie école en matière de gestion et de bonne gouvernance.

Selon vous, comment a-t-il vécu l’expérience de l’Alternance ?
Il faut souligner que malgré l’unanimité qui existe aujourd’hui autour de Si Abderrahmane, ça n’a pas toujours été facile et il a beaucoup souffert que ce soit au sein ou en dehors de son parti. Lorsqu’on a intégré le gouvernement d’Alternance, on a organisé notre 6ème Congrès et rappelez-vous les positions prises par des syndicalistes au sein du parti, des membres de la Jeunesse Ittihadie ou encore par certains journaux qui le critiquaient sévèrement. Malgré cela, et avec ses qualités de leader, il a toujours su rester calme et n’a jamais eu un quelconque esprit de vengeance. Il était au contraire ouvert aux différentes opinions même les plus injustes d’entre elles. Je me souviens très bien lorsque l’opposition lui adressait des propos blessants, parfois injurieux, lors des séances parlementaires, il n’a jamais répondu. Il se contentait d’aller directement au vif du sujet et de concentrer ses réponses sur le fond des interrogations.  

Au temps du gouvernement d’Alternance, vous avez beaucoup fréquenté ce symbole national. Qu’est-ce que vous estimez avoir appris de lui ? 
Nous avons, certes, vécu des moments difficiles qui m’ont permis de beaucoup apprendre de l’école Abderrahmane El Youssoufi. Lors de la nomination du gouvernement de Driss Jettou qui en quelque sorte ne respectait pas la méthodologie démocratique, j’étais président du Groupe parlementaire à la Chambre des représentants et disons que je n’étais pas d’accord avec ce qui se passait. Je devais prendre la parole au nom du Groupe parlementaire pour exprimer notre soutien au nouveau gouvernement mais j’avais catégoriquement refusé. J’avais dit à Si Abderrahmane qu’une personne non convaincue par quelque chose ne pourra évidemment pas la défendre. Mais avec son éloquence persuasive, son art de convaincre et son talent d’émouvoir, il a réussi à me persuader et j’ai fini par prendre la parole. Il m’a ensuite appelé au téléphone pour me féliciter d’avoir assumé la responsabilité et d’avoir défendu la position du parti qui, à l’époque, était en contradiction avec ma propre position. En toute honnêteté, je peux vous dire que j’ai beaucoup appris de l’engagement de cet homme sage qui adorait sa patrie. J’ai appris de lui comment devient-on un véritable homme d’Etat, comment un homme politique doit rester au-dessus des calculs politiques étriqués et faire passer les intérêts du pays avant ceux de son parti. 

Le défunt a non seulement été un acteur principal dans la vie politique de notre pays, mais il a également joué un rôle important dans plusieurs organisations aux niveaux régional et international. Que pourriez-vous nous dire à propos de cet aspect ? 
Si Abderrahmane était un fervent défenseur des droits de l’Homme. Il a joué un rôle important dans la promotion de la culture des droits de l’Homme dans le monde arabe à un moment où ces droits étaient considérés comme relevant de l’idéologie bourgeoise. Il ne faut pas oublier que le défunt était l’un des fondateurs de l’Organisation arabe des droits de l’Homme. 
En outre, Si Abderrahmane a noué de fortes relations avec les dirigeants socialistes dans le monde entier. Vous savez que j’étais en contact ces derniers jours avec le secrétaire général de l’Internationale socialiste, Louis Ayala, qui s’enquérait de l’état de santé de Si Abderrahmane. Mieux encore, quand le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, était président de l’Internationale socialiste, Si Abderrahmane était vice-président de cette organisation internationale.  Le secrétaire général du Front des Forces Socialistes, dont Si Abderrahmane, malgré son état de santé, avait tenu à assister aux funérailles de son leader historique, Hussein Ait Ahmed, mort il y a trois ans, m’a appelé pour exprimer au nom du peuple algérien et au nom du Front des Forces Socialistes la douleur qu’ils ressentent pour la perte de ce grand militant. Force est de constater que Si Abderrahmane était considéré comme l’un des principaux contributeurs à la révolution algérienne. C’est pourquoi il était un ami de tous les dirigeants historiques de l’Algérie, dont la plupart sont aujourd’hui décédés. 

La cérémonie funéraire a eu lieu vendredi 29 mai au cimetière Chouhada dans le respect des mesures dictées par l’urgence sanitaire en présence d’un nombre limité de personnes. Envisageriez-vous d’organiser une cérémonie d’hommage qui soit à la hauteur des honneurs dont il est des plus dignes, et ce après la fin de ces mesures sanitaires ? 
La cérémonie funéraire du vendredi était exceptionnelle. C’est tout à fait normal vu la crise sanitaire actuelle. Le nombre des personnes qui ont pris part à cette cérémonie était limité. Mais, après la fin du confinement et de l’état d’urgence sanitaire, nous allons organiser une grande manifestation à l’occasion de la commémoration du Quarantième jour du décès de Si Abderrahmane, à laquelle seront invités tous les amis du regretté dans le monde arabe, dans l’Internationale socialiste et dans l’Alliance progressiste. 
 

 

Propos receuillis par M. Ouassat, M. Tabet
Tag(s) : #Actualités